L'Etoffe du présent
Pour sa deuxième expositions collective à Paris la Galerie Electron Libre fait dialoguer les peintures textiles de l'artiste nigérian Henry James et les photographies expérimentales de la plasticienne brésilienne Daura Campos.
Face à la dématérialisation numérique, les artistes réinvestissent la matière comme un territoire d'expérimentation politique, culturel et poétique.
Henry James : le tissu comme mémoire collective
Au carrefour de deux courants majeurs de l'art contemporain, la résurgence de la peinture figurative comme rempart contre le virtuel et la réhabilitation conceptuelle des matériaux textiles traditionnels.
Né au Nigeria en 1996, Henry James utilise la matière textile non pas comme un élément décoratif, mais comme un constituant essentiel du portrait.
En insérant des imprimés d'Afrique de l'Ouest directement sur la toile peinte à l'acrylique et dessinée au fusain, il façonne une véritable « seconde peau » pour ses sujets.
Ses œuvres, à l'instar de Success Gate (2024) ou de Lonely (2024), capturent des moments de tendresse et d'intimité domestique tout en réactivant des savoir-faire artisanaux au cœur de la figuration contemporaine.
Daura Campos : la pellicule comme corps réactif
Née au Brésil en 1998 et diplômée en cinéma et médias de la PUC Minas à Belo Horizonte, Daura Campos envisage la pellicule argentique non comme un support neutre, mais comme un milieu biologique vivant, actif et réactif.
À travers des techniques expérimentales telles que la "soupe de film" (film soup) ou la création cameraless (sans appareil photo) –, elle soumet ses négatifs à des réactions chimiques, des acides et des variations thermiques.
Sa série phare, « Once Upon a Pink Moon » (2022), a transformé notre rapport à la maison, révélant la fragilité de son lien avec la sécurité.
Si le confinement a protégé de la COVID-19, il a aussi coïncidé avec une hausse des violences domestiques au Brésil entre 2020 et 2021.
Ce projet imagine un espace libéré de toute violence, en particulier sexiste, en solidarité avec les survivants. Les images montrent les murs blancs du foyer de l’artiste, photographiés sur une pellicule 35 mm corrodée par des épices issues de la cuisine brésilienne.
Ces surfaces deviennent une toile vierge pour une utopie post-pandémique, où la détérioration fait naître des paysages oniriques et des formes amorphes, baignés de teintes rosées.
Une métamorphose partagée
Au-delà de la diversité de leurs médiums respectifs, Henry James et Daura Campos partagent une même résistance face à l'image numérique standardisée.
L’exposition met en lumière cette capacité de la matière d'art à absorber les histoires vécues, à réagir aux interventions de l'artiste et à résister à l'effacement du temps.
« Mon travail vise à capturer la beauté tranquille de mon peuple en mêlant les pigments de l'acrylique aux fils de nos tissus pour inscrire nos récits individuels dans une matérialité collective. » Henry James
« J’envisage le film analogique comme un milieu actif et réactif. Les interventions chimiques et physiques sur la pellicule créent des strates narratives complexes, réinventant la manière dont nous percevons et nous souvenons des images. » Daura Campos
